Aujourd'hui, je vous propose une interview de Déborah DANEELStechnicien dentaire équin, diplômée de l’École Européenne de Dentisterie Équine, membre de l'A.E.P.D.E et ostéopathe équin.

 panoramique dentaire du cheval

panoramique dentaire du cheval (cliquez pour voir en grand)

Pourquoi le cheval a-t-il besoin de soins bucco-dentaire ?

C'est principalement la domestication du cheval qui implique ce besoin de soins bucco-dentaires réguliers. Les dents du cheval poussent en effet tout au long de sa vie et le seul moyen de les user est la mastication, c'est ce qu'on appelle l'hypsodontie. Or, avec la domestication, le cheval ne va plus mastiquer de la même manière.

En box, le cheval ne va plus pouvoir mastiquer tout au long de la journée. De plus, les aliments sont pré-broyés et pré-cuits. De ce fait, l'amplitude du mouvement masticatoire se fait moins importante.

Pour les chevaux au pré, il existe aussi un impact de la domestication car les prés que nous utilisons pour les chevaux sont munis d'herbe tendre. A l'état naturel, les chevaux mangent également des écorces d'arbres, des végétaux à fibres peu facilement broyables... ce qui oblige une amplitude de mouvement plus importante.

Qu'implique la restriction de ce mouvement masticatoire pour le cheval ?

Anatomiquement parlant, les dents maxillaires (sur la mâchoire du haut) sont plus larges que les dents mandibulaire (sur la mâchoire du bas) et plus excentrées ; on a aussi ce qu'on appelle un « angle de wilson » (voir schéma). Avec la restriction du mouvement masticatoire, l'extérieur (jonction occluso-vestibulaire) des dents maxillaires ne s'use plus correctement et l'intérieur des dents du bas (jonction occluso-linguale) non plus.

Quel va être alors le rôle du dentiste équin ?

En tant que dentiste, nous allons pallier la domestication en venant limer le surplus de matière dentaire. C'est ce qu'on appelle les surdents. Les surdents représentent l'anomalie la plus fréquemment rencontrées (tous les chevaux ont des surdents et méritent d'être vus environ une fois par an).

dents de cheval 2

En dehors des surdents, quelles pathologies dentaires rencontres-tu ?

Il existe en effet d'autres pathologies bucco-dentaires que l'on va retrouver plus ou moins fréquemment en fonction de la pathologie elle-même. On peut les regrouper sous deux grands types :

  1. Les pathologies d'aspect mécanique : ces pathologies vont restreindre le mouvement masticatoire sans créer de douleurs (ex : des décalages antéro-postérieurs maxillaires ou mandibulaires ; des dominances (ex : une dent plus longue qu'une autre), etc.)

  2. Les pathologies d'aspect dolosif : ces pathologies entrainent des douleurs qui amènent le cheval à restreindre son mouvement masticatoire (ex : des caries (peu fréquent chez le cheval) ; des parodontites (atteinte du parodonte : ligament, gencive), des gnathites (blessure au niveau de la muqueuse buccale/intérieure de la joue) ; des glossites (blessure au niveau de la langue) qui peuvent être la répercussion d'autres problèmes dentaires comme les surdents).

Tu parles d'une restriction du mouvement masticatoire. Mais qu'est-ce que ce fameux mouvement ?

Le mouvement masticatoire « normal » est composé de 3 types de mouvements :

  • les mouvements d'ouverture et de fermeture de la bouche ;

  • les mouvements de diduction (latéral) ;

  • les mouvements de propulsion/rétropulsion de la mandibule (d'avant en arrière).

C'est la combinaison de ces 3 mouvements qui crée le mouvement masticatoire (mouvement dit hélicoïdale ou « en huit »).

Quelles sont les conséquences d'une restriction de ce mouvement ?

Dès que l'on a une restriction du mouvement masticatoire, quel que soit son aspect, on va avoir des répercussions sur le schéma corporel du cheval.

On peut dissocier ces répercussions selon 2 catégories :

  • les gênes sur l'appareil locomoteur et donc sur le travail du cheval ;

  • les gênes directement sur la santé du cheval avec une répercussion sur la nutrition et sur le système digestif.

    Le dentiste, c'est cool

Peux-tu nous en dire un peu plus sur les répercussions au niveau de la santé ?

Si on imagine que le cheval a une pathologie dentaire qui restreint son mouvement masticatoire, la première conséquence sera au niveau de l'alimentation. Les aliments vont en effet être moins bien broyés et moins bien insalivés (la salive a une action chimique de prédigestion et mécanique de lubrification). Le bol alimentaire (résultat de la mastication) va être d'un volume plus important ce qui entraînent des répercussions sur la nutrition.

Anatomiquement le système digestif du cheval est surtout tubulaire : plus le bol alimentaire est gros et plus il y a de risques de bouchons (bouchons œsophagiens, coliques de stases ou bouchons...). De plus, comme les aliments ont un volume plus important c'est seulement l'extérieur des particules alimentaires qui va être attaqué par les sucs. La quantité d'aliment digérée sera donc moindre et moins de nutriments seront absorbés par l'organisme (dans le sang). Par exemple, si votre cheval a de très grosses surdents et que vous lui donnez 6L par jour, il ne bénéficiera peut-être que de 2L...

En effet, quel gâchis !

D'autre part, l'estomac va également essayer de compenser en produisant plus de sucs gastriques qui sont très acides. Le pH de l'estomac va donc changer et risquer de provoquer des irritations voire des ulcérations de la muqueuse gastro-duodénale. Lorsque l'on parle de coliques on pense souvent « bouchon » mais les coliques sont en fait des douleurs digestives et peu importe leur origine. Il existe de ce fait de nombreuses coliques ou dysfonctions ostéopathiques viscérales provoquées par des problèmes bucco-dentaires...

Tu nous parles ici du lien entre hygiène bucco-dentaire et nutrition mais quels sont les besoins en nutriments pour les chevaux ?

Il faut savoir que les chevaux ont différents besoins au niveau des nutriments :

  • des besoins d'entretien (énergie primaire) : pour un poulain par exemple, ça va être la croissance ; pour un cheval adulte, cela va pouvoir être le besoin de se réchauffer en hiver ; de se déplacer entre la nourriture et le point d'eau ; de faire fonctionner son système immunitaire, etc. Le besoin d'entretien est donc un besoin propre au cheval lui-même.

  • des besoins de production (énergie secondaire) : ce sont des besoins pour « autrui ». Par exemple le travail pour le cheval de loisir ou de sport ; la gestation et la lactation pour la poulinière reproductrice, etc.

Lors des problèmes de nutrition, ce sont d'abord les besoins de production qui sont atteints et ensuite les besoins d'entretien (ex : Une poulinière va d'abord avoir des difficultés à « prendre » (c'est-à-dire à être fécondée) avant d'avoir une grosse répercussion sur le système immunitaire).

Peux-tu nous en dire un peu plus au niveau des répercussions sur l'appareil locomoteur et donc sur la qualité du travail du cheval ?

Il faut imaginer que toute dysfonction viscérale (de type coliques ou ostéopathiques) se répercute au niveau de la colonne lombaire (surtout mais pas uniquement) via des nerfs. Si on a un problème au niveau lombaire, on aura alors obligatoirement une répercussion sur la locomotion. Par exemple, si on a une dysfonction au niveau du gros intestin (on peut y rencontrer des coliques de type « bouchon », dites aussi de stase ou « colique du lundi »), on va avoir une répercussion au niveau de la dernière lombaire L6 (via le nerf mésentérique caudal). Or, cette charnière lombosacrée est capitale dans les mouvements d'engagement et de propulsion, d'engagement sur un cercle, de départ au galop, etc.

Il existe une autre répercussion directe sur l'appareil locomoteur, celle-ci prend son origine dans les muscles masticateurs. Le défaut d’amplitude du mouvement masticatoire est provoqué par la perception d’un « contact prématuré » (contact de dysfontionnement) au niveau buccal. C'est-à-dire que lors du mouvement masticatoire, les récepteurs proprioceptifs (qui renseignent sur l'état d'étirement d'un tendon, de contraction d'un muscle...) ou les recepteurs nociceptifs (récepteurs à l’origine du message nerveux qui provoque la douleur) vont envoyer un message au système nerveux central (cerveaux et autres..) amenant à une réponse musculaire permettant d’éviter le contact avec le problème bucco-dentaire lors de la mastication. Les muscles vont se contracter excessivement créant des spasmes musculaires à l’origine de contractures et de douleurs au niveau des muscles masticateurs. Cette hyper-contraction de la mâchoire va en quelque sorte « contaminer » les muscles proches qui vont également se contracter.

Le cheval va donc se contracter dans la mâchoire puis, petit à petit, par étage musculaire. On va donc avoir une contraction excessive des muscles au niveau de la nuque puis des cervicales, des thoraciques, des lombaires... C’est ce qu’on appelle le phénomène d’adaptation/compensation du corps.

On obtient donc l'effet inverse par rapport à ce que préconise Philippe Karl*, par exemple, en provoquant la cession de la mâchoire pour obtenir sa décontraction ?

En effet, lors du travail, la mâchoire du cheval est constamment en mouvement. Si le cheval se contracte il ne va plus savoir fléchir son dos ni engager. Cela peut aboutir à des problèmes vétérinaires (ex : conflits de processus épineux dans le dos, tassement des interlignes tarsiennes (au niveau du jarret), chondromalatie de la rotule...) qui sont irréversibles.

Dans un premier temps si on enlève la cause primaire (c'est-à-dire le problème bucco-dentaire), on va réussir à soulager le cheval et éviter les dégâts mais si l'on tarde trop, les répercussions locomotrices seront irréversibles. Cela peut même aller jusqu'à l'arrêt d'une carrière, par exemple.

Pendant le travail, la mâchoire doit donc pouvoir rester en mouvement pour permettre la décontraction du corps entier ? Cela passe aussi par la déglutition du mors** par exemple ?

Oui, c'est d'ailleurs pourquoi je pense que la muserolle ne doit jamais être trop serrée afin de permettre ces mouvements de la mandibule (mâchoire inférieure) et cette décontraction.

dents de cheval

En parlant du contact du mors dans la bouche, qu'en est-il des dents de loup et des dents de cochon ? En quoi gênent-elles le cheval ?

Ce sont des dents qui ne vont pas gêner lors du mouvement masticatoire mais uniquement lors du travail. On pense que ces premières prémolaires sont soit le vestige d'une ancienne dent ou une dent surnuméraire. Ce sont des dents plus petites que les autres et qui se trouvent sur les barres maxillaires (pour les dents de loup) et sur les barres mandibulaires (pour les dents de cochon qui sont plus rares). Elles peuvent être soit apparentes ou sous la muqueuse ; on dit alors qu'elles sont incluses : on peut les sentir mais moins facilement et pas les voir.

Ces dents sont donc situées aux endroit où le mors se loge dans la bouche du cheval. Elles sont tellement petites qu'elles bougent dans l'alvéole (trou dans l'os qui loge la dent) et cela provoque une douleur le plus souvent ou une gêne mécanique(sensation). En conséquence, le cheval aura tendance à être dissymétrique sur la main quand il n’y a qu’une seule de ces dents présente ou ne pas vouloir prendre contact avec le mors et donc encenser ou s’encapuchonner…s’il y a une ou deux dents de loup ; on aura alors une répercussion à la fois sur l'appareil locomoteur (dysfonctions ostéopathiques réversibles et/ou irréversibles) et sur le mental puisque le cheval risque d'associer le travail à la douleur.

Le rôle du technicien dentaire équin va alors être l'avulsion de ces dents avant le débourrage du cheval. Plus cet acte est réalisé jeune plus il est facile et meilleure est la cicatrisation.

A quelle fréquence faut-il faire appel au dentiste équin ?

La fréquence préférable va déprendre de l'âge du cheval :

  • de 2 ans et demi à 5 ans, on préconise un suivi tous les 6 mois car les poulains perdent leurs dents de lait. Il s'agit de vérifier que les dents tombent bien et ne gênent pas le poulain (en cas de douleurs, le poulain va moins mastiquer, il aura donc moins d'énergie pour grandir par exemple).

  • A partir de 5 ans, on préconise un suivi annuel pour limer le surplus dentaire.

  • A partir d'environ 15 ans, la durée entre les visite peut être augmentée car les dents poussent alors moins vite (ce sera en fonction de chaque cheval, à voir avec le dentiste).

  • Vers 18 ans, le suivi pourra être plus fréquent car les dents peuvent commencer à se déchausser provoquant alors des pics d'amaigrissement à cause de la douleur. Il s'agit alors de soulager le cheval pour qu'il s'alimente dans de meilleures conditions.

Merci pour ces précieux renseignements Déborah.

A bientôt pour une prochaine interview. Je sens que nous n'avons fait qu'effleurer l'impact du soin dentaire sur le cheval, sa santé, sa locomotion, son mental... Nous avons encore beaucoup à apprendre !

 

* Dérives du dressage moderne Recherche d'une alternative « classique » Philippe Karl, p.41-46

** Mécanique équestre et équitation : Réflexions d'un cavalier de la fin du XXe siècle sur l'équitation Dr Pierre Pradier, annexe